Faire de la place à l’écriture

Et le bonheur que les livres m’avaient donné, je voulais le rendre. J’avais été l’enfant qui lit en cachette de tous, et à présent je voulais être moi-même ce livre chéri, cette vie des pages entre les mains d’un être anonyme, femme, enfant, compagnon que je retiendrais à moi quelques heures. Y a-t-il possession qui vaille celle-ci? Y a-t-il un silence plus amical, une entente plus parfaite?

– Christine dans Rue Deschambault de Gabrielle Roy
Photo : Cindy V.-A.

Beaucoup de gens qui aiment écrire se reconnaîtront dans cette citation, ce qui a été mon cas lorsque j’ai lu Rue Deschambault pour la première fois dans le cadre de ma dernière année d’études collégiales en lettres et langues. Sauf que ce n’est pas ce passage du roman qui a marqué un tournant dans ma vie au moment de sa lecture, mais plutôt celui-ci, un peu plus loin dans le même chapitre :

Écrire, […] c’est dur. Ce doit être ce qu’il y a de plus exigeant au monde… pour que ce soit vrai, tu comprends! N’est-ce pas se partager en deux, pour ainsi dire : un qui tâche de vivre, l’autre qui regarde, qui juge… […] Écrire, […] est-ce que ce n’est pas en définitive être loin des autres… être toute seule, pauvre enfant!

– Éveline, mère de Christine dans Rue Deschambault

Rien de plus vrai. Pendant l’acte d’écriture, on évolue en quelque sorte en marge de sa propre existence; on n’est disponible pour personne; on met toutes les autres sphères de sa vie de côté; on se perd dans un monde imaginaire, que celui-ci se situe près ou loin de la réalité, dans le passé, le présent ou l’avenir, voire en dehors de la ligne du temps telle qu’on la conçoit. Or, pendant ce retrait de l’existence tangible, les minutes réelles continuent de s’égrener, impitoyables.

J’avais 19 ans quand en lisant Rue Deschambault, j’ai véritablement pris conscience de tout ça. Je venais de rencontrer la bonne personne. J’allais devoir travailler pour déménager en appartement et aller à l’université. J’allais devoir étudier en même temps. Si je voulais m’investir dans ma vraie vie, j’allais manquer de temps pour écrire. Alors, j’ai abandonné l’écriture. Comme beaucoup d’autres avant moi, puis après moi. Comme vous peut-être.

Pendant 20 ans, au lieu d’écrire des histoires de mon cru, je me suis consacrée au transfert en français de textes écrits par d’autres en anglais. Ironiquement, au bout de deux décennies, c’est la traduction prolongée d’ateliers d’écriture qui a fini par me redonner le goût à la création originale.

[…] j’espérais […] que je pourrais tout avoir : et la vie chaude et vraie comme un abri – intolérable aussi parfois de vérité dure – et aussi le temps de capter son retentissement au fond de l’âme; le temps de marcher et le temps de m’arrêter pour comprendre; le temps de m’isoler un peu sur la route et puis de rattraper les autres, de les rejoindre et de crier joyeusement : « Me voici, et voici ce que j’ai trouvé en route pour vous!… M’avez-vous attendue?… Ne m’attendez-vous pas?… Oh! attendez-moi donc!… »

– Christine dans Rue Deschambault

Cependant, le défi restait entier : comment intégrer à un quotidien déjà chargé des moments de retrait complet de ma vie familiale, sociale et professionnelle?

Vous vous posez la même question? Voici quelques-unes des pistes de réponses que j’ai trouvées…

1. Accepter le fait qu’écrire n’est pas un « vrai » métier…

… en tout cas pour la plupart des gens. Très rares sont les personnes qui parviennent à vivre uniquement de leur plume en français. D’abord, comparativement au lectorat anglophone, le lectorat francophone est plutôt restreint. Enlevez en outre à ça tous les lecteurs et lectrices qui ne s’intéressent pas au genre littéraire dans lequel vous écrivez, et, ouf, vos chances de payer le loyer avec votre revenu d’écriture viennent encore de diminuer!

Évidemment, lorsqu’on écrit, il est impossible de savoir où ça va nous mener. Même la plupart des écrivains et écrivaines à succès ont commencé par occuper d’autres emplois. Gabrielle Roy, par exemple, a d’abord été institutrice, puis journaliste. Donc, rien ne dit que vous ne révolutionnerez pas vous-même le monde littéraire de la francophonie, mais puisque les chances sont faibles, aussi bien miser sur d’autres objectifs que la gloire et la fortune, notamment sur le plaisir et la réalisation de soi.

Écrire ne poserait pas problème s’il s’agissait d’un emploi sûr et rémunéré; on pourrait simplement s’y consacrer huit heures par jour et récolter le fruit de son travail aux deux semaines. Il y a fort à parier qu’on ne rechignerait pas non plus à effectuer des heures supplémentaires en période de grande inspiration; la vie rêvée, quoi!

Mais, non. Pour vivre de sa plume, il faut écrire quelque chose qui se vend bien, seul moyen de recevoir une bonne rétribution. Et pour écrire quelque chose qui se vend bien, il faut commencer par écrire, point. Et ce qu’on écrit ne se vendra pas nécessairement bien. (Vous me suivez? 😆) Alors, au risque de me répéter, il faut d’abord et avant tout écrire pour éprouver un sentiment de satisfaction personnelle, et non dans l’espoir de gagner son pain quotidien. Et tant mieux si au bout du compte, on obtient les deux.

2. Compter l’écriture parmi ses passe-temps

Combien de temps consacrez-vous en moyenne par semaine à des activités qui vous plaisent, comme la lecture, le visionnement de films ou d’émissions, le yoga, la Zumba, le piano, la peinture, le dessin ou [insérez ici tout autre champ d’intérêt pertinent]?

Une fois acceptée l’idée que l’écriture ne constitue pas un travail, mais un loisir, il faut la compter parmi ses passe-temps. Évidemment, dès qu’on s’installe pour écrire, on utilise du temps libre qui pourrait être consacré à autre chose qu’on aime. Autrement dit, il faut faire des choix.

En ce qui me concerne, pour pouvoir écrire, je lis beaucoup moins que je le voudrais, je n’écoute pratiquement pas de films ni d’émissions (de sorte que j’ai souvent l’air d’une extraterrestre dès qu’il est question de Netflix) et j’ai reporté à une date ultérieure indéterminée le perfectionnement de mon apprentissage du piano (quand je vais enfin me décider, il va certainement falloir que je reprenne les leçons de Simply Piano du début, alors que les autres membres de ma petite famille sont rendus bien plus avancés 😅). Mais, hé! À force de temps et d’efforts, j’ai quand même fini par réussir à écrire les deux premiers tomes de ma trilogie envisagée, et le jeu en valait la chandelle!

Vous voulez absolument écrire? Faites un peu moins d’une autre chose qui vous plaît. Placez l’écriture quelque part dans votre liste de priorités personnelles. Décidez du temps que vous voulez y mettre, de la fréquence à laquelle vous souhaitez vous y attarder. Quinze minutes par jour, tous les jours? Deux heures chaque samedi et dimanche? Pendant les siestes de votre bébé, quels qu’en soient les moments et les durées aléatoires? Toutes les formules sont bonnes, et il ne faut pas non plus hésiter à les modifier au gré des changements de situation. Comme dans le cas de tout loisir, ce qui compte lorsqu’on se met à écrire, c’est de profiter de l’instant présent, de le faire pour soi et d’en retirer du plaisir.

Mais soyons francs : il y a des périodes de la vie qui sont moins propices aux loisirs que d’autres, où les temps libres sont particulièrement rares, où il est difficile de prendre un moment pour soi. Si vous vous trouvez dans ce genre de situation et que vous éprouvez néanmoins une irrépressible envie d’écrire, essayez de noter des jets d’idées par-ci par-là. Vous pourrez y mettre de l’ordre et les développer le jour où vous aurez plus de liberté; et ce jour viendra, promis juré.

3. Faire preuve d’ingéniosité pour noter ses jets d’idées

Dans les ateliers d’écriture, on parle souvent des « jets d’idées », qui consistent en des bribes d’écrits susceptibles de s’insérer plus tard dans un tout plus structuré. Il peut s’agir d’images mentales, de scènes, de répliques, voire seulement de phrases isolées particulièrement bien trouvées, que vous pourrez développer ultérieurement.

Dès que vous avez un éclair de génie, empressez-vous de le noter, où que vous soyez et quels que soient les outils dont vous disposez. À la maison, écrivez vos idées vite, vite sur un bout de papier ou dans un fichier prévu à cet effet sur votre ordinateur. Au restaurant, griffonnez-les sur une serviette de table jetable à portée de la main. Dans votre sac, prévoyez un carnet de notes que vous apporterez partout avec vous. Quand vous voyagez en métro ou que vous faites la file à l’épicerie, tapez ce qui vous passe par la tête dans l’application de prise de notes de votre téléphone intelligent. Lorsque votre véhicule est coincé dans un embouteillage, dictez vos pensées à l’aide d’un micro relié à votre téléphone ou à un enregistreur vocal.

Bref, en toute occasion, usez des moyens nécessaires pour ne pas laisser échapper l’inspiration qui se présente. Faites preuve d’inventivité et optez pour ce qui vous convient le mieux.

4. Utiliser la reconnaissance vocale pour écrire

Si Barbara Cartland, reine incontestée du roman sentimental, a publié 723 livres de son vivant, ce n’était ni par miracle, ni parce qu’elle était femme bionique, mais parce qu’elle avait à son service plusieurs secrétaires et sténos-dactylos à qui elle dictait ses histoires, au rythme de 6 000 à 7 000 mots par jour. Oui, oui, vous avez bien lu!

On parle beaucoup plus vite qu’on écrit; c’est un fait indéniable. Et de nos jours, les technologies de reconnaissance vocale sont de plus en plus perfectionnées; alors, pourquoi s’en passer?

Pour ma part, j’ai découvert le logiciel Dragon il y a quelques années, lors d’une présentation au congrès annuel de l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ). Peu de temps après, j’adoptais cet outil pour accélérer mon travail en traduction.

Puis, quelques années plus tard, j’ai écrit, pêle-mêle, une grande partie de la première version à améliorer de mon roman De solitudes et d’unions : Tome 1, casque-micro sans fil Bluetooth sur la tête, tout en lavant la vaisselle, pliant des vêtements, repassant des chemises ou vaquant à d’autres occupations chronophages qui exigeaient peu de concentration. Il est fantastique de pouvoir dicter des paragraphes entiers et de longs dialogues tout en accomplissant ses inévitables corvées ménagères. On en vient même parfois, lorsqu’une idée nous trotte dans la tête, à avoir hâte de devoir vider le lave-vaisselle pour pouvoir la dicter enfin.

Évidemment, il y a quelques bémols.

D’abord, bien qu’ils soient vraiment plus efficaces qu’avant, les outils de reconnaissance vocale ne sont pas parfaits, et il faut souvent apporter quelques corrections manuellement après la dictée. Très important à noter : pour une efficacité optimale, il faut absolument (et j’insiste) utiliser un micro de quelque forme que ce soit (de préférence un casque-micro sans fil qui permet de se déplacer dans un certain périmètre tout en dictant), sinon il y a trop d’interférences entre la voix et l’appareil sur lequel est installé le logiciel.

Ensuite, la partie du cerveau qui est sollicitée lorsqu’on dicte n’est pas la même que celle qui agit lorsqu’on écrit, ce qui peut entraîner des distorsions sur le plan de l’expression des idées. Il arrive ainsi que les pensées qui se forment dans l’esprit se retrouvent moins bien formulées sur papier lorsqu’on les dicte que si l’on était en train de les écrire. Il faut s’habituer à composer chaque phrase en entier dans sa tête avant de la dicter, plutôt que d’y penser au fur et à mesure qu’on tape les mots. Néanmoins, la dictée constitue un moyen vraiment accéléré d’écrire un premier jet, qui doit généralement faire l’objet de plusieurs réécritures et révisions, de toute façon.

En ce qui concerne plus précisément Dragon, l’outil de reconnaissance vocale sans doute le plus évolué (il est même possible de transférer dans le logiciel des textes qu’on a préalablement enregistrés au moyen d’un appareil distinct), sa meilleure version est plutôt coûteuse et elle n’existe plus que pour Windows, l’entreprise Nuance ayant cessé de développer son Dragon pour macOS depuis belle lurette (à mon immense déception). J’ai donc dû me résoudre à utiliser cet outil exceptionnel à l’aide d’une machine virtuelle Windows installée sur mon iMac, ce qui, bien entendu, nuit grandement à la convivialité (le logiciel est si lourd pour une machine virtuelle que je dois parfois m’y prendre à plusieurs reprises simplement pour le lancer pour de bon).

Cela dit, il existe quelques autres solutions de reconnaissance vocale que je connais moins bien et qui sont peut-être un peu moins extraordinaires, mais qui méritent certainement un essai. Je pense notamment aux outils de dictée intégrés aux systèmes d’exploitation macOS et Windows, dont les plus récentes versions valent sans doute le détour.

À vous de voir si ces solutions (ou d’autres qui me sont inconnues) vous conviennent, mais quel que soit votre choix, pour mettre toutes les chances de votre côté, n’oubliez pas d’utiliser un micro! Et évidemment, avant de vous procurer un outil de reconnaissance vocale, assurez-vous qu’il prend bien en charge la langue dans laquelle vous souhaitez écrire.

5. Adhérer au principe éculé selon lequel ce n’est pas la destination qui compte, mais toujours le chemin parcouru

Il est généralement convenu qu’un roman doit comporter au moins 40 000 mots, et encore, on considère alors qu’il s’agit d’un « petit roman ». La plupart des livres de fiction contiennent plutôt de 60 000 à 100 000 mots, mais on en trouve aussi d’excellents qui en comptent bien plus!

Il va donc sans dire qu’écrire un livre, c’est long, surtout lorsqu’on ne peut pas s’y consacrer à temps plein. Ça demande de la patience et de la persévérance, et si on fixe dès le départ le regard sur le produit fini qu’on espère, on risque de se décourager en constatant la lenteur avec laquelle un projet peut parfois progresser.

À titre d’exemple, il m’aura fallu près de trois ans en tout pour obtenir la version définitive du premier tome de mon roman De solitudes et d’unions, qui compte environ 95 000 mots. Même chose pour le deuxième tome. Certaines semaines où j’avais peu de contrats de traduction, mon manuscrit avançait à pas de géant. Ensuite, des activités professionnelles, sociales ou familiales déferlaient, et j’y touchais à peine, m’obligeant tout juste à réviser un petit paragraphe par jour malgré tout, et y dérogeant parfois. Puis, je me retrouvais submergée par ma « vraie vie », et mon manuscrit était relégué aux oubliettes pendant deux, trois, quatre semaines… jusqu’à ce que le calme revienne après la tempête et que j’aie à nouveau le temps de poursuivre mon récit comme on reprend un tricot, sans me sentir coupable de l’avoir abandonné un moment, et avec beaucoup de joie de le retrouver.

Pour vraiment tirer plaisir de l’écriture et avoir envie de faire une petite place à cette activité dans son emploi du temps, il faut garder à l’esprit que chaque fois qu’on avance, ne serait-ce qu’un peu, c’est bien, même si on ne sait pas où ça nous mènera, ni quand on arrivera à bon port. Et je ne vous dis pas le bonheur qu’on éprouve le jour où, enfin, on voit l’aboutissement de tous ses efforts et on tient dans ses mains le fruit de son travail qui n’en est pas un.

Alors, l’idée d’écrire vous enchante? À votre crayon, clavier, écran tactile, micro, enregistreur, ou autre!

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